Comment cartographier le monde à l’ère numérique ? Leen Balcaen, Head of Cities chez Here Technologies, a participé à la « me Convention » 2017. Interview sur le thème des villes connectées, des capteurs et de la ville du futur.

Here est le leader mondial des services de géolocalisation. Quels sont les défis actuels des cartes numériques ?
Leen Balcaen :
Les villes se transforment en permanence. Travaux d’infrastructures, nouveaux lotissements, déviations routières, il y a de grandes chances pour que la ville que vous avez sous les yeux soit différente de ce que montre votre carte numérique. Les mises à jour logicielles ne peuvent suivre le rythme imposé et ne font que limiter cet écart. Here envisage de créer une carte en direct, actualisée en temps réel. Le souhait, c’est évidemment de suivre l’évolution de la ville au moment même où les changements surviennent.

Leen Balcaen donne une conférence
Leen Balcaen est Head of Cities chez Here, pionnier de la cartographie.

Jadis simples plans numérisés de structures existantes, les cartes numériques pourraient-elles influencer le développement urbain à l’avenir ?
Leen Balcaen :
De nos jours, une carte peut aussi prévoir et planifier. Si un chantier bloque une route, quelle direction doit prendre la circulation et quel sera le degré de congestion de la déviation ? La situation devient intéressante avec les données fournies en temps réel. Imaginez un match de foot. Des dizaines de milliers de personnes font le trajet vers le même endroit et en repartent en même temps. L’impact sur la ville, quelle qu’elle soit, est énorme. Réguler les flux demande une extrême souplesse. En fonction du nombre de visiteurs prévu et de la saturation des principales plateformes de transport en commun, le système peut mettre à disposition davantage de trains et de bus avant et après le match.

La coopération avec les villes est donc essentielle.
Leen Balcaen : Exactement. Nous collaborons depuis longtemps avec les villes et les gouvernements nationaux du monde entier. Nous permettons aux organismes du secteur public de visualiser l’usage qu’est réellement fait de leur ville. Les conclusions tirées sont très intéressantes. Le fossé entre ce que dit le plan et la manière dont il est appliqué est immense. Lorsque, dans un parc, vous voyez un trottoir couper la pelouse en diagonale, c’est l’illustration parfaite de l’erreur d’urbanisme à ne pas commettre : les besoins des piétons ne sont pas pris en compte. Here peut aider les villes à adapter le plan à la réalité.

Le CEO de Here, Edzard Overbeek, a évoqué la possibilité de créer des systèmes d’exploitation pour des villes tout entières. On se croirait dans un roman de science-fiction.
Leen Balcaen :
Pensez-y : les villes d’aujourd’hui utilisent beaucoup de capteurs. En fait, c’est du crowdsourcing : les gens qui se promènent avec leur smartphone à la main approvisionnent la technologie des capteurs. Sondes de qualité de l’air, thermomètres, compteurs de circulation… considérez ces dispositifs comme les terminaisons nerveuses d’un vaste système. Notre objectif consiste à regrouper toutes ces informations dans un noyau central. Nous stockons et combinons toutes ces données, les standardisons et créons une carte numérique unique.

Leen Balcaen à la « me Convention »
Comment les technologies peuvent-elles améliorer la vie citadine ? L’intervention de Leen lors de la « me Convention ».

Qu’est-ce qui pourrait bientôt devenir obsolète dans la ville telle que nous la connaissons ?
Leen Balcaen :
Nous allons assister à plusieurs changements progressifs. La conduite autonome va grandement influencer la ville – aurons-nous toujours besoin de feux de signalisation quand toutes les voitures seront connectées et pourront se localiser mutuellement ? Les frais associés à l’installation, à l’entretien et à la surveillance de ces feux pourraient être investis dans d’autres domaines essentiels comme l’éducation ou les pistes cyclables. Le stationnement est une autre question ouverte. En ville, nous allons assister à l’expansion des services d’autopartage. Quid des places de stationnement ? Pourquoi ne pas créer des parcs dans ces espaces et rendre la ville plus verte à la place ?

Votre métier vous mène aux quatre coins de la planète. Où en sont les villes connectées ?
Leen Balcaen :
À l’échelle mondiale, les différences entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie sont nettes. Chaque ville a ses propres exigences. Copenhague joue un rôle de pionnier. Elle franchit le pas du numérique et met en place de nombreuses initiatives pour ses habitants. Les idées fleurissent. Elles vont des cartes d’identité connectées aux vélos électriques en passant par les modèles d’abonnements aux services de mobilité.

Pouvez-vous décrire la ville du futur où vous aimeriez vivre ?
Leen Balcaen :
Sans hésiter, une ville qui me permet de rester fidèle à moi-même. Je me rends souvent dans nos bureaux de Berkeley, près de San Francisco. Les trains sont remplis de gens qui ont les yeux rivés sur leurs smartphones. Ils deviennent nerveux s’il leur arrive de croiser le regard d’un inconnu. La communication relève du virtuel. Je veux que les technologies me facilitent la vie, pas qu’elles me détournent des personnes qui m’entourent ! J’aimerais profiter de la liberté qu’elles m’apportent pour renouer le contact avec des êtres humains.

Leen Balcaen et Andreas Jancke
Leen et l’animateur de la « smart stage », Andreas Jancke, à Francfort.